vendredi 7 décembre 2012

Voyage vers nulle part : "14" de Jean Echenoz

Une date. 14. Un nombre. Un numéro qui peut-être identifie celui qui part à la guerre, une dernière fois, en partance pour nulle part. 

Sous la plume glacée et sophistiquée d'Echenoz, la froide liste des choses, toutes organisées à funeste destination rend le masochisme des nations sensible. Car à tout-bout-de-champ, c'est bien sur les siens qu'on tire, lorsqu'on envoie à la guerre. Les siens au sens de l'humanité. Tous les siens. Tout acte de violence ayant son lot de violence en retour, comme en physique à la force correspond un vecteur inverse. 

Le roman d'Echenoz commence par une exposition à couper le souffle, tableau élégiaque d'un monde dont on ne sait rien encore, mais dans lequel l'auteur nous fait entrer par les oreilles, pour aller du sonore au visuel, vers un tumulte qui sera bientôt l'enfer. 




Inéluctablement, ses protagonistes, cinq pauvres gars pris comme des mouches dans la toile parfaite de la guerre, tombent comme elles. Un à un, ils s'estropient et disparaissent sous la pluie des balles. Le lire aujourd'hui nous évoque les tirs sur Benghazi ou dans Alep dont oa si peu d'images, faut-il s'en étonner ? En 14 comme aujourd'hui, la mort n'a pas d'odeur. Les obus, amis ou ennemis, sont tous ennemis. On tombe aussi sous la foudre des ordres injustes, sous la brûlure du froid, sous la moisissure des maladies, sous le tremblement de la peur. 

Tout alors faisait guerre, le vent poussait dans le dos, des gendarmes empêchaient tout retour au bercail, l'air se chargeait de gaz asphyxiants, la terre se mêlait au sang et aux pieds. Même les animaux avaient l'air mobilisés pour améliorer le frichti du soldat en rase campagne. Et pour finir, toute promenade étant suspecte de désertion, la Police-montée accélérait la mort de ceux qui avaient pu réchapper à tous ces dangers par un peloton d'éxecution exemplaire. Miracle de la condamnation de millions d'hommes par la grâce d'une décision politique qui est toujours, comme dit l'adage (attribué à Valéry) "un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas". 
Tragique destin du paysan qui retourne à la terre au fil des canonnades, nul espoir derrière, ni sur les côtés, et leurs lettres encore censurées pour excès de réalisme, seul lien avec le monde des Hommes qui aiment, avant que la Bête n'anéantisse ceux qui écrivaient une dernière fois.


Acrylique grise, décembre 2012


Habilement construit comme l'est une bande-son, le texte de Jean Echenoz contient une expression souterraine mais bouillonnante d'humanisme libertaire, qu'on eut appelé autrefois anarchiste. Mine de rien. L'orchestre de ce Titanic de campagne joue sans auditoire, alors que "la flûte et l’alto sont tombés morts" et que sifflent les balles. Comment plaider en effet pour un tel ordre du monde sans le conchier, comme le dit un Heiner Müller ? Ce monde ainsi ordonné où le trouffion semble se laisser mener à la potence sans mot dire, après avoir quitté les siens tout sourire, inconscient de l'horreur qui le guette au bout du chemin (des Dames). Ce monde-là révolte par sa marche glacée dont le titre lui-même reflète le feu qui sourd : 14, simple nombre, à la résonance pourtant si chargée d'histoire nationale. 

C'est écrit comme seul un romancier pouvait donner à voir ces boucheries maintes fois décrites, avec une élégance qui fait mieux ressortir le tragique, que tout excès de formules minimiserait. C'est comme ça qu'on aimerait toujours écrire, avec une tendresse mêlée de tristesse légère. Magistral.








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