jeudi 28 mars 2013

L'Odeur des planches. Quand le miroir se dérobe...

Ç'aurait pu être un roman, bien que récit. Un récit romanesque bien que témoignage biographique. Ç'aurait pu être un récit du désœuvrement, soulignant le cliché du comédien Sans-Théâtre-Fixe et sa déréalisation ; comme il y a des souffrances d'auteur sans éditeur.





Ç'aurait pu être le roman de l'effacement, de la dilution de l'artiste. Cela a même à voir avec la notion de gâchis que j'abordais dans mon précédent billet. Dilution dans le marché spéculatif des agences artistiques, de l'actrice qui pousse un jour, totalement solubilisée, lessivée, la porte d'autres agences, d'intérim.

Mais c'est plus que ça. Le cœur du récit de Samira Sedira est là, page 48, où l'artiste portraiturée en femme de ménage évoque sa disparition devant les miroirs qu'elle astique. C'est bien d'identité dont ce livre parle et de souffrances. Et avec légèreté s'il-vous-plaît, ce qui est d'une élégance bien venue tant le sujet est difficile (on pense au récent film Les Tribulations d'une caissière).

Identité sociale d'abord d'une actrice, dont toutes les infrastructures publiques de la collectivité avaient investi dans sa formation. Identité nationale d'une petite Oranaise arrachée comme tant d'autres qui furent attirés par le mirage français de la croissance glorieuse, en serviteurs du rêve de l'exil pour ceux qui restaient, artisans de leur propre engloutissement dans la bouche de Baal. Ils transmettaient à leurs enfants turbulents et joyeux l'espoir d'un mieux-disant matériel. Aujourd'hui ce sont des européens qui partent vivre en Algérie, 40 ans après...

La narratrice prend conscience avec la voix intérieure de l'écrivain, devant son fils qui la regarde frotter en dessinant, que cette idée de progrès indéfini a disparu ; que les enfants d'aujourd'hui, qu'ils soient immigrés ou non, ne vivront ni mieux, ni plus vieux, que leurs parents.

Cette douleur qui traverse tout le corps social lui donne des douleurs dans les os. Bien sûr pas tout le corps social, pas les gens qui l'engagent comme domestique.* Elle prend conscience à quarante ans de ce paradoxe que ne connaissent pas tous les comédiens, et surtout pas leurs élites : plus un travail est mal payé plus il coûte. Il faut être allé bosser au Mc Do ou dans des chiottes pour le savoir. Les reins brisés, les jambes fourbues, ce sont d'autres douleurs que celles endurées en plateau qu'éprouvera Samira. Il n' y a pas de métier facile. Mais tous ceux qui sont descendus de cheval se sont souvenus ce que valait une heure de travail : 9 € 40 brut.

Ce qui frappe à la lecture de Samira Sedira, c'est l'absence de commentaire sur soi-même, ou d'explication. C'est pourquoi on est plus dans l'écriture littéraire (quasi cinématographique) que dans le témoignage. Il y a du sens artistique dans la forme lorsqu'on passe, par exemple, du plateau d'un théâtre national à une chiotte (vous me direz que, des fois, franchement, c'est sans transition. On ne fait pas toujours la différence, en effet...). Samira Sedira a une écriture qui parle à l'oreille et aux tripes, privilège de ceux qui savent écrire.

C'est un livre d'une impudeur saine et courageuse. Le renoncement forcé à la scène et son artisanat pour le chemin balisé et mécanisé des trains de banlieue et des chiffons, est d'autant plus frappant que l'auteur incarne ce paradoxe contemporain : l'extrême fragilité de l'extrême compétence. Fragilité du seul capital qui ne produit pas de désastre, le patrimoine intellectuel, le talent. Mais qui prête à rire n'est pas souvent remboursé, disait le poète inspiré.

C'est parce que les artistes et toutes les personnes actives sont plongés dans un bain bouillant appelé "marché du travail" qu'il y a, nécessairement, des rebuts humain, du gâchis. Et cela finit de ne plus choquer personne. 

Sans jamais avoir l'air d'un manifeste, le livre de Samira nous emmène dans le quotidien digne, ô combien sensible, de sa petite vie qui est belle, qui sent les effluves du bord de mer, l'odeur des planches.


Or, ce livre en est bien un.


Sa facture est celle d'un récit intérieur et émouvant, où Samira ne peut masquer la température de sa révolte ; celle-là même qui produit les plus beaux fruits quand elle ne se fracasse pas sur les murs des commissariats. À frotter avec des produits chimiques on perd quelquefois la vue. L'art nous rend cette vue. Et si l'odeur des planches, elle, a disparu, n'ont pas disparu les espoirs de revanche, les rêves de naissance et de renaissance. Cet ouvrage en est peut-être le signe.


"Quand on me demande quelle est ma profession, je réponds tout en ayant l'impression d'usurper l'identité d'une autre que je suis comédienne. Le charme opère immédiatement, 
Ah quel beau métier ! Et dans quoi jouez-vous en ce moment ? 
Silence. Grand trouble sidéré." (p. 116)



Samira Sedira. Salon du Livre 2013. France-Culture.

Maintenant, il faut que je sois honnête avec le lecteur. Je ne suis pas un lecteur indifférent de Samira Sedira, car je l'ai connue naguère, alors que nous avions vingt ans, à l'Ecole de la Comédie de St Etienne, en 1989-90, époque à nulle autre pareille. Nous entrions pour deux ans dans cette fantastique école professionnelle de théâtre, nous assistions au premier Festival de la Convention Théâtrale Européenne et ce, pendant que le mur de Berlin tombait. Ça laisse quelques traces.


Je me souviens d'une comédienne malicieuse, un brin moqueuse comme j'étais un brin timide, et que je n'ai jamais pu rencontrer réellement. Elle n'est pas devenue une amie, parce qu'on ne se connaissait pas et qu'il y avait sûrement beaucoup de malentendus. Par la suite, nos parcours furent très dissemblables, quoique l'issue actuelle plus semblable. Nous ne jouons plus, nous écrivons. Comme nos camarades de promo Laura Desprein, Sophie Lannefranque, Renaud Lebas et récemment Fabrice Talon. Nous essayons de tenir un peu mieux les rênes de nos destinées que n'en laisse espérer la condition d'acteur aujourd'hui.

Les femmes dont elle parle, Samira, je les connaissais aussi. Elles habitaient en bas de chez moi. J'allais en nourrice chez elles à cette époque où je ne faisais pas encore de théâtre, ni ne savait que ça existait le théâtre, ni encore moins la littérature dans ce quartier où les flics ne vont même plus aujourd'hui. Mais Samira ne tombe à aucun moment dans cet écueil des excuses un peu vite invoquées, et il faut lui en être reconnaissant.

J'ai bien connu comme elle, et peut-être à un point plus avancé encore, le déclassement, l'exclusion sociale. Comédien devenu "has been" au lendemain d'avoir été un "espoir" et encore, même pas. Au lendemain de rien, sans transition ou presque. Samira Sedira a eu un parcours d'actrice au théâtre et pas des moindres. 

J'ai connu pareil déclassement plus tard vers trente ans, avec l'impossible excuse avancée par certains d'aucune discrimination basée sur mes origines. Le livre de Samira Sedira -et c'est agréable- ne tombe pas dans cet écueil, cette facilité. Je ne pourrais m'appuyer sur une gloriole passée, même fugace. Samira Sedira le fait par touches, avec modestie, ce qui fournit un contraste aveuglant à la photo qu'elle fait. 

Non, pour ma part, rien ou presque de spectaculaire. La discrimination sociale n'a pas de couleur, l'absence de réseau social des parents est un vrai handicap, l'absence des minimums de moyens matériels permettant à un jeune artiste de s'installer quelque part... tout cela agit aussi sûrement et avec autant de nuisance des deux côtés de la Méditerranée.

Il y a une aristocratie du milieu théâtral et celle-ci n'aime pas beaucoup qu'on la nomme ni qu'on la combatte. Appelons cela "l'arTistocratie". Mon parcours chaotique que je n'ai pas eu le talent de faire publier gênerait assez aux entournures si je le publiais, car  il ne prêterait pas non plus le flanc à ce constat des discriminations racistes au déclassement. 

J'ai, pour la coterie des petits pourfendeurs d'injustice, de rédhibitoires défauts qui ne font pas d'étincelles : picard, aux origines cathos... rien quoi... aucune aspérité particulière où accrocher une mauvaise conscience coloniale encore vivace. Et puis surtout, j'étais sûrement l'incarnation d'une discrimination plus taboue encore mais non moins cinglante que le racisme : l'origine socio-économique.

Samira Sedira et moi étions tous deux jeunes acteurs issus tous deux des quartiers populaires, où elle avait appris de son côté à avoir peur de la Police et de mon côté à avoir peur des Algériens. Il devait m'en rester quelque chose quand je n'avais que 20 ans. Ceux-là, nombreux dans nos classes de fils d'ouvriers, nous voyaient comme des maîtres, des riches, des dominants, parce que nous étions nés Français en France de parents Français. À Amiens, en 1976, ça ne faisait que 14 ans que cette guerre était finie et les esprits étaient encore échauffés, à juste titre...
Nos parents respectifs travaillaient dans les mêmes usines au coude-à-coude mais nous nous faisions copieusement insulter de "poules mouillées", des "sales français", et ceci tous les jours ! (cf. p. 98, une des plus belles). On se sentait menacé de rentrer le soir avec un gnon, de se faire déculotter en public, ou se faire crever les bouteilles de lait que nos parents nous envoyaient chercher. C'était usant.


Je sais donc ce qu'est la bêtise du racisme, et la colère des adultes répétées par des enfants ignorants les causes sociales et historiques dues à un siècle d'occupation de l'Algérie par la France. Cette précision est totalement hors-sujet par rapport à son livre, mais on n'a pas tous les jours l'occasion de lire le premier livre très réussi d'une camarade.


* L'Observatoire des inégalités en 2012 : 37% des jeunes d'origine étrangère sont au chômage de longue durée, alors que leurs parents travaillaient tous.


L'Odeur des planches de Samira Sedira, 
Ed. La Brune au rouergue 135 pages. 2013


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