mardi 9 septembre 2014

Un générique quasiment historique



"Amicalement Vôtre" a le plus grand générique de tous les temps. Revoir.


(ici dans plusieurs versions !)


Son budget en fit la série la plus dotée, et peut-être la plus rentable : 24 épisodes tournés en 11 mois, de 1970 à 1971. L'unique cas dans l'histoire de la télévision d'une série qui a droit à un traitement de générique de cinéma.  Et c'est bien foutu. Il y a là un parallélisme phénoménal entre le portrait des personnages et le parcours réel des deux acteurs.

Sans connaître encore les personnages, on sait déjà qu'il s'agit d'un choc, d'un coup de foudre entre ces deux couleurs, rouge et bleu (qui sont aussi les couleurs communes des drapeaux anglais et américain), figurant l'improbable rencontre entre ces deux gosses aux passés très différents. Deux passeports, deux carnets de famille dès les premières images, qui mettent l'accent sur leurs origines : l'amerloque à gauche, l'angliche à droite comme sur le planisphère.

Les images d'archives nous montrent un milieu du XX° siècle tourné vers la finance et le pétrole, les jeux, les femmes. Un Daniel Wilde, turbulent gamin d'une cité ouvrière de la Manufacturing Belt ayant servi dans les Marines, à la réussite fulgurante campe sa biographie en quelques images.
Le dipôle jeux et investissements / chance et rationalité, reflète assez bien la mythologie outre-atlantique du rêve américain, où la possibilité d'élévation sociale était donnée à tout immigré qui, pour ne pas manier l'académisme de Shakespeare avait la chance de savoir manier les chiffres (mythe typique du XXème siècle aux USA ; en Europe, ça n'a carrément jamais existé).

C'est aussi la rencontre de deux sportifs, là aussi culte nord-américain, de deux mâles dominants ; mais aussi choc de deux cultures, l'une juive européenne, l'autre britannique très aristocrate. "Daniel Wilde" a une consonance clairement ashkénaze ; or, Tony Curtis était lui-même né sous le nom de Bernard Schwartz, d'une famille hongroise immigrée dans le Bronx. "Brett" sonne très Britannique et Sinclair presque français... à cet égard, on peut y voir un écho de l'histoire télévisuelle New-Yorkaise (ABC).

Cette série s'adressait aux p'tits mecs. Rien qu'avez le générique on savait de quoi ça retournait : De ce que tout petit garçon est censé rêver devenir. Un bel homme à l'abri du besoin, prodiguant même quelques largesses, jouissant des bords de mer et des jolies filles au volant d'un bolide. Voilà...

Danny Wilde, c'est le type du personnage classique du Valet, malin et un brin chanceux dans sa version post-révolutionnaire, valet actionnaire. Brett Sinclair, le type du Maître. Elevé sur les bords de la Tamise, étudiant à Oxford, sportif lui aussi, ayant servi dans la garde royale, qui aura fait sa fortune dans le milieu des courses et de la formule 1, milieux tous deux exclusivement aristocrate ou grand-bourgeois à cette époque. Ce sera de toute évidence le M. Loyal de l'affaire.

C'est dans la tradition comique la rencontre d'un arlequin et son maître, dans celle du cirque, d'un Auguste (Danny Wilde) et d'un clown blanc (Brett Sinclair). L'histoire personnelle des acteurs se superpose à celle des personnages de la fiction. Le casting à cet égard est parfait, qui réussit le coup-de-maître de réunir à la télévision l'inénarrable Joséphine de "Certains l'aiment chaud" (Some like it hot !) et "Le Saint" qui deviendra James Bond !

Ces images d'un épisode non existant, qui précèderait la série, sont un magnifique détournement d'archives qui donne à voir en résumé ce qui manque souvent aux héros de nos séries d'aujourd'hui, une épaisseur historique.

Il annonce également le contenu réel de la série, à savoir qu'ils vont opérer dans un milieu qu'ils connaissent bien, l'entre-soi des yachts, des casinos des côtes française, monégasque et italienne.

Outre la beauté de cette séquence, le rythme du montage et sa concision, à elle seule chef d'œuvre graphique, j'ai toujours été soufflé par ce tour de force de narration ramassée, selon moi plus grand générique de tous les temps.

Ce qu'on ne remarque pas tout de suite, c'est que les deux colonnes, rouge à gauche, bleu à droite, se réunissent pour laisser place à l'image de format cinématographique à l'exact point milieu du générique : 37 ème seconde pour 1' 08 ! On atteint au sublime.

Il serait juste de rendre hommage au compositeur John Barry, sans qui le générique de ne serait peut-être pas ce qu'il est, tant les images et la musique fonctionnent de l'une à l'autre, alors que la mélodie démarre sur un mode étonnamment nostalgique, donnée par une sorte de piano honky-tonk  évoquant plus l'atmosphère crépusculaire d'un cabaret enfumé que la geste des casinos sur la Riviera.

Hommage aussi aux voix françaises qui ont été magnifiquement choisies et dirigées aussi, on n'en parle jamais, et ce serait pourtant justice.  Voyez un épisode en V.O ; la voix de Michel Roux qui opère une alchimie rare avec le jeu de Tony Curtis semble manquer.

Voilà ce que je pouvais dire d'un générique des années 70, qui résonne encore encore chez chacun de nous, qui nous blottissions l'un contre l'autre pour regarder la télé, où nous revenions des hangars de paille la sueur au front et la soif au cœur, après avoir donné notre version champêtre des Mystères de l'Ouest, mais ça c'était entre quatorze et quinze heures... Il nous restait une bonne heure avant Amicalement Vôtre.

Bonus  : une séquence du premier épisode où le générique est repris (notez l'avion qui décolle au moment où les deux pilotes partent sur les chapeaux de roue !)

https://www.facebook.com/377233752350846/videos/927967593944123/
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Mademoiselle Rebecca

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