mardi 1 mars 2016

Les Mauves

Les Mauves
«Celui qui craint le ciel choir fait le ciel chu..»

édité à La Collection Privée du Capitaine
(Les Cahiers de l'Egaré)


Les premières pages ici

 Les Mauves, teaser HD



Ce roman un poil déjanté est mis en image par Eric Weber, réalisé par Jean-Teddy Filippe
Montage Didier Loiseau
Montage son Thomas Lefèvre
Mixage Adrien Le Blond
Musique Henri Heuzé

Avec Véronique Picciotto, (Benoît Rivillon, voix de l'auteur)
et les mauves Michael Curet et Alexandre Aubry

Commander le roman (220 pages) sur le site de l'éditeur





vendredi 6 novembre 2015

Henri Duparc par Ludovic Tézier

Les plus hauts sommets cessent d'intimider le marcheur dès lors qu'il ne regarde que ses pieds. Et l'on s'imagine les petits pas qu'il aura fallu faire à Ludovic Tézier pour cheminer jusqu'ici, et commencer aujourd'hui de contempler le panorama lyrique de là où il se trouve. Est-ce là un sommet ? Peut-être bien ; au moins l'un d'eux sur la chaîne des nombreuses crêtes que compte l'art lyrique et des rares moments où la Mélodie Française est aussi bien servie.

Aussi vous parlerai-je d'une interprétation de six Mélodies françaises d'Henri Duparc avec orchestre, écrites pour une voix de baryton lyrique accompagnée ici, et même beaucoup mieux que ça, par l'Orchestre Philharmonique de Radio-France. Nous étions en 2014, à Paris, Salle Pleyel.

Henri Duparc


Ce n'est pas le nom de Henri Duparc (Paris, 1848-1933) qui vient à l'esprit pour nommer un compositeur Français, enfin pas aussi rapidement que Chabrier, Chausson ou d'Indy... Or, ses compositions sont belles et impressionnantes de perfection dans les Mélodies, qui furent terminées en 1924 et composées au siècle précédent, inspirées par la crème des poètes de cette époque : Copée, Baudelaire, de Lisle, auteurs hallucinés ou impressionnistes, qui fondaient souvent sous leur plume peinture, musique, opéra et poésie


Duparc était de ces compositeurs que l'on connaît peu, qui, admirateur de Wagner comme l'était un Hugo Wolf, étaient de dangereux perfectionnistes de la cheminée : prêts à mettre au feu un opéra entier sur un coup de tête.

Ce concert, dirigé par Muyng-Wun Chung, fut relayé par France-Musique qui en assura la captation, et c'est heureux car il n'en existe hélas aucun disque commercialisé.

La situation discographique, on le voit, n'est plus ce qu'elle était dans les années 1950, où l'on n'hésitait pas à faire enregistrer l'Intégrale des Mélodies de Messiaen à un jeune soprano de vingt-et-un ans (!) encore au Conservatoire (qui deviendra Michelle Command, s'il-vous-plaît, référence disparue du catalogue EMI). Aujourd'hui, il faut lever une armée de communicants pour faire savoir la qualité de tel ou tel artiste, à moins d'avoir le timbre et le physique d'une Elīna Garanča, ou d'un Jonas Kaufmann, et encore... combien de valeureux professionnels passent inaperçus ? Cette soirée fera donc partie du trésor du fonds des archives de Radio-France. 

Ludovic Tézier, lui, n'a pas de site web. Pas besoin, ou pas le genre de la maison. Mais ça ne l'empêche pas de faire le tour du monde avec son instrument, devenu en l'espace de vingt années de labeur acharné et dix années de standing ovations all around the world le grand baryton-Verdi d'aujourd'hui, tel qu'il y eut naguère Ernest Blanc en France dans les années 50, et les "Grands Italiens", Piero Cappuccilli, Ettore Bastianini en tête, ou plus près de nous, les Cornell Mc Neil et Vladimir Chernov.

Il est ici l'interprète de ces Mélodies avec orchestre, ô combien difficiles d'interprétation musicale et de réalisation vocale, mais si belles à s'y plonger qu'on en ressort à la fois plus cocardier et plus désespéré, car on sait que le volatile gaulois aime à chanter les pieds dans la merde...


Bref, entendre une telle voix dans ce répertoire si peu donné est une stupéfaction renouvelée, tant par l'intelligence et la couleur que Tézier donne au texte, que par la sidération que provoquent ses immenses envolées dramatiques, ces grands aigus qui sont l'apanage de quelques voix dans le monde, et encore, quelque fois par siècle. Vous trouvez que j'exagère ? Ecoutez un peu, pour voir.

Et dites-vous aussi que ça n'est qu'un enregistrement, diffusé en radio, et compressé. Une autre chance encore est d'entendre le chanteur à quelques mètres de soi. Il faut s'imaginer (ou mieux, courir l'entendre...) l'ampleur des harmoniques vocales à l'œuvre lorsque les chevaux sont lâchés, et lorsque la richesse qui s'en déploie se mêle à celles de l'orchestre. Elles sont comme les rosses qui menèrent Berlioz à son ultime domicile, semant tout le cortège à travers champs, hennissant sous l'orage. Il est alors tout bonnement prodigieux d'entendre l'histoire de l'opéra se façonner sous vos yeux.
 
Car aucun enregistrement ne restituera toute la richesse d'une voix, jamais ; et ce n'est pas une écoute sur Youtube qui permet de jeter un jugement définitif sur une voix. Ce ne sont pas non plus les limiteurs-compresseurs utilisés au mixage ou même dès l'enregistrement, qui permettront d'en apprécier la taille ou la richesse. Ainsi au disque a-t-on l'impression d'entendre les même types vocaux chez des artistes aux caractères très différents ; de Frau Schwazkopf à Frau Moser toutes deux grandioses, il y avait un gap. Il est vain d'essayer de comparer, à partir d'un support comme Youtube, les tessitures d'un Alagna et d'un José Luccioni, a fortiori quand soixante années de technique sonore les séparent. Pour résumer, il faut être en présence vivante des artistes du spectacle vivant.

Vous entendrez ici chez Tézier un souffle dont le chant respire entièrement, mais dont l'art consiste à ne jamais rendre visible la cuisine du chef. Il faut le voir à l'opéra, (bientôt  à Toulouse dans Rigoletto en novembre 2015, ou à Bastille dans Il Trovatore avant le Mac Beth de Vienne en juin 2016) où il donne l'impression de ne jamais prendre d'air entre ses phrases. Et Tézier trouve dans ce répertoire francophone de rares ressources expressives, intérieurement déchirées, qui font tout le sel de cet enregistrement unique. Toujours dans son artisanat de bon aloi, la culture de sa terre, loin du clinquant des médias, l'interprète en fait la démonstration : toutes les qualités requises par cette version monumentale sont ici réunies par le chanteur, qui plie son instrument à toutes les nuances des textes poétique et musical.

Notons les phrases amples et majestueuses de La Vague et la cloche : "...Pourquoi n'as-tu pas dit / S'ils ne finiraient pas / L'inutile travail et l'éternel fracas / Dont est faite la vie," (!), écoutons les derniers vers de La Vie antérieure, "... Le secret douloureux qui me faisait languir" (!), puis l'ahurissant crescendo de Phydilé, mené sur plus de 4 minutes, avec une clarté des intentions et un caractère élégiaque jusqu'à ce forte étourdissant, signature des interprètes lyriques de tout premier plan.

J'oserai dire que Tézier, le plus italien des barytons français et le plus francophone des barytons-Verdi, perpétue soir après soir la tradition du Baritono lirico-drammatico. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, on peut seulement dire qu'il aborde avec une même pertinence intellectuelle et un même bonheur vocal des ouvrages qui vont de Mozart à Strauss en passant par Tchaikovsky ou bien sûr Verdi ; d'un Nathanaël à un Yeletski, d'un Scarpia à un Ashton en passant par un Almaviva ou un Rodrigue. À l'occasion de cette radio-diffusion passée évidemment inaperçue, il entre de façon implacable dans l'histoire des interprétations des Duparc avec la maestria, la puissance et l'élégance qui sont désormais attachées à son identité artistique.

Muyng-Wun Chung fait aussi profiter l'ouvrage de sa longue expérience de chef lyrique. Il faut féliciter l'orchestre, car pour mener à bien un tel programme, c'est une gageure, il faut constamment être vigilant au bon équilibre entre masse orchestrale quelquefois rugissante, et piani d'une voix au bord de la falaise

La partition est servie par un Orchestre de Radio-France somptueux qui a si bien travaillé à restituer les transitions, les atmosphères parfois étranges que Duparc a su intercaler pour enrichir, s'il le fallait, les textes de ces poètes qui font honneur à la langue française. Il faut alors écouter. C'est un voyage dont l'invitation ne se refuse pas.


La Vague et la cloche,

mi mineur, poème de François Coppée [1871, version orchestrale vers 1913]





Chanson triste
Mi majeur, poème de Cazalis [1868, version orchestrée 1912]



 
La Vie antérieure
Mi majeur, poème de Baudelaire [1876-1884, version orchestrale 1911-1913]




Testament
do mineur, poème d'A. Silvestre [1883, version orchestrale 1900-1901]




 
Phidylé,
La majeur, poème de Leconte de Lisle [1882, version orchestrale 1891-1892]



L’Invitation au voyage
do mineur, poème de Baudelaire [1870, version orchestrée 1892-1895]



À écouter de préférence avec un casque musical



Pour compléter, une trouvaille : Mélodies et airs d'opéras français, concert de Saint-Etienne, 2007
https://www.youtube.com/watch?v=w-235qYeu6I



Merci
http://www.musicologie.org/Biographies/d/duparc_henri.htm 

mardi 22 septembre 2015

Shakespeare et Cervantès, cadavres exquis



En ces temps où les forces obscures combattent la lumière avec vigueur, 44 auteurs (français, espagnols, mexicains, cubains, canadiens, néo-zélandais) ont écrit un recueil de textes pour les 399 ans de la mort de Shakespeare et Cervantès.

Vous pourrez y trouver ma contribution : Le Dit de l'âne, pages 422-428

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Editions Les Cahiers de l'Egaré

samedi 13 décembre 2014

Histoire... d'un monde qui ne parvient pas à émerger

Giorgio Strehler le disait, lorsque certains soirs la magie n’opère pas, mieux vaut arrêter la représentation.



Bien malin qui pourrait dire ce que serait cette magie. On pourrait appeler ça une qualité de partage entre spectateurs et artistes, unis par un même lieu en un même temps. Difficile de définir. Mais pas difficile en revanche de reconnaître quand ce petit supplément n’est pas là. 

Hier soir, on est allé au cirque par un temps à remplir des piscines. Chez Arlette Grüss*, j’ai assisté à une représentation où à peu près tout manquait, sauf la batterie de lumières, de sonorisation, et le chauffage, merci. Ah, çà ! on était bien assis, mais on aurait préféré être moins confort et que les artistes aient l’air mieux payé. Dans l'art du clown, il doit réussir son numéro de jonglage en le ratant, sans s’en rendre compte, puis rater son entrée en ayant l'air de la rater vraiment, et rater encore sa sortie.

Il manquait à ce spectacle appelé «History»… non seulement quelques détails techniques d’une régie trop compliquée et pas toujours bien réglée, mais surtout il y manquait un vrai sourire, une joie. C’était le cirque de Moscou de 1991, les lumières en plus, une humeur de fin du monde. On pourrait presque ne pas leur en faire de reproche. Car c'est bien d'insouciance que nous manquons, en cet hiver, en cette année, en ce pays, en ce début de XXI° siècle ! D'insouciance, de légèreté, de poésie.

Outre qu'on puisse se demander s’il est vraiment amusant de voir des vaches s’agenouiller devant un dompteur tout-puissant, j’aurais préféré ne pas voir d’animaux plutôt qu’assister à cette triste galerie des curiosités obèses et dépigmentées. Les éléphants et les tigres, à ce titre, font peine à voir. C’est même la première fois que je ressens tant de peine pour les animaux, ou plutôt que je ressens leur peine. Même l’âge des éléphants à la peau usée a fait surgir en moi cette question : où les animaux de cirque vont-ils finir leur vie ? Comment sont-ils récompensés, après une vie de travail, d’une nature animale bafouée, domptée, artificialisée, ne leur offre-t-on pas une liberté, au moins une condition de repos et d’espace, perdus qu'ils sont pour la vie sauvage ? Comme ils nous représentent bien, et mieux que des comédiens qui auraient eux le choix de jeter l’éponge.

Que dit le droit pour la détention d'animaux sauvages ? «Les cages intérieures abritant des tigres doivent mesurer un minimum de 7 m2 par animal»... Les cirques sont très réglementés. Mais sept mètres carré pour un tigre, bigre ! Comment s’étonner qu’ils soient obèses ? Une surface qui fait penser aux studios cages-à-lapin que certains propriétaires parisiens "offrent" contre un loyer. La France, pays de grande tradition circassienne qui compte une centaine de troupes itinérantes, va-t-elle légiférer en un sens plus favorable à la nature de ces animaux ? Voire les interdire ? L'Espagne a bien interdit la tauromachie...**

Bien sûr, il n’est pas question d’ouvrir ici un mauvais procès au gens du cirque Arlette Grüss qui, on l’espère, traitent bien leurs animaux. Mais la question reste ouverte : comment un animal, né en captivité, même «bien traité» peut-il être heureux en cage, sans savane à brouter, sans possibilité de fuite, sans porter son regard au loin, sans flairer d'autre proie que les pots d’échappements de diesel sur les belles routes de France ? Comment ? Pour eux, la Strada, c’est le périph’...
Et quand ils arrivent devant nous vos animaux, merveilleux gens du cirque et poètes de la piste, je suis au regret de dire qu'ils dégagent une tristesse qui se voit.

De toute façon, rien n’est à reprocher aux Grüss, qu’il faut continuer à soutenir en allant s’asseoir sur leurs gradins. Là s’y assied tout ce qui fait notre peuple. On est définitivement plus entre nous au cirque qu'à l’opéra, où la moyenne d’âge, la condition sociale et même la couleur de peau sont plus homogènes, quoiqu’en disent les promoteurs de l’art lyrique. Non, rien à dire, tous les artistes font du mieux qu’ils peuvent -même si hier tous ont raté leur numéro sauf les Chinois- et je suis sûr que le Monsieur Loyal, à mi-chemin entre un Roch Voisine et un prince de Disney pourrait mieux faire à ne pas grossir la voix à tout propos. Non, ces braves artistes acrobates et voltigeurs sont peut-être pris dans l’emballage d’une velléité de mise en scène, d’une histoire où l’enfant se souviendrait de ses premiers émois devant son clown de peluche... sauf que tout cela a l’air plaqué. Il manque sûrement à cette « History» une vraie mise en scène, un thème de l’enfance décliné, que sais-je un clown culbuto, et non ces costumes kitschissimes et ce rayon laser qui ont plus à voir avec les discothèques des années 80 que l’Enfance affichée. De ce point de vue, l’affiche du spectacle, tout l'emballage, est une arnaque. La chanson d’accueil entend dépoussiérer « le cirque d’hier » ; hélas, tout y ramène, et à grande vitesse.


* (Ne pas confondre avec le cirque Alexis Grüss)

**En savoir plus : http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/01/09/les-animaux-sauvages-bientot-chasses-des-chapiteaux_4344888_3244.html#eZaRDSzmjGBvwxf5.99

Le site du cirque Arlette Grüss, voir les onglets sur leur histoire, intéressante :
http://www.cirque-gruss.com/

lundi 6 octobre 2014

La douleur de se savoir Homme


https://www.youtube.com/watch?v=79HwVZkoMbw
La douleur de se savoir Homme



Cela semble avoir le pas
D'une marche en avant
Du progrès

La Terre que nous avons contemplée
Pour la première fois depuis le ciel
D'une machine
Nous porte
Comme des enfants
Nous avons besoin d'elle
Pour grandir, aimer, rêver

Drôles d'enfants du ciel et de la Terre
Nous tuons nos frères
pour nous en nourrir

Et bien souvent nous la salissons
Cette Mère nourricière
Souillons son eau
Souillons ses champs
Avec le prolongement de nos mains
Nos machines Pour aller vite Pour aller loin

Elles dévorent son sein
Et la submergent
En la dévorant on s'asphyxie

Cela ressemble à une marche en avant
Un progrès

Toutes les mères aiment leur petit
Mais il n'y a pas de lait pour tous
Les uns enfants devenus grands
Dirigeront les autres
Par la peur, par l'effroi,
Tout moyen
Par la mort

L'insulte à l'intelligence
Œuvre chaque jour

La pluie noire des bombes
Tombe
Sur les orphelins

L'Homme
On le voit tomber
Chute
Le long des tours qu'il a érigées

Puis il reconstruit courageux
Ce que ses frères ont détruit

Les blessés n'ont pas d'âge
Pas de nationalité

Ils  implorent du regard
Les bien-portants
Et les supplient d'être libres
Tel ce petit singe qui lève les yeux
Interroge des étoiles qu'il voit scintiller....
et n'y comprend rien

mardi 9 septembre 2014

Un générique quasiment historique



"Amicalement Vôtre" a le plus grand générique de tous les temps. Revoir.


(ici dans plusieurs versions !)


Son budget en fit la série la plus dotée, et peut-être la plus rentable : 24 épisodes tournés en 11 mois, de 1970 à 1971. L'unique cas dans l'histoire de la télévision d'une série qui a droit à un traitement de générique de cinéma.  Et c'est bien foutu. Il y a là un parallélisme phénoménal entre le portrait des personnages et le parcours réel des deux acteurs.

Sans connaître encore les personnages, on sait déjà qu'il s'agit d'un choc, d'un coup de foudre entre ces deux couleurs, rouge et bleu (qui sont aussi les couleurs communes des drapeaux anglais et américain), figurant l'improbable rencontre entre ces deux gosses aux passés très différents. Deux passeports, deux carnets de famille dès les premières images, qui mettent l'accent sur leurs origines : l'amerloque à gauche, l'angliche à droite comme sur le planisphère.

Les images d'archives nous montrent un milieu du XX° siècle tourné vers la finance et le pétrole, les jeux, les femmes. Un Daniel Wilde, turbulent gamin d'une cité ouvrière de la Manufacturing Belt ayant servi dans les Marines, à la réussite fulgurante campe sa biographie en quelques images.
Le dipôle jeux et investissements / chance et rationalité, reflète assez bien la mythologie outre-atlantique du rêve américain, où la possibilité d'élévation sociale était donnée à tout immigré qui, pour ne pas manier l'académisme de Shakespeare avait la chance de savoir manier les chiffres (mythe typique du XXème siècle aux USA ; en Europe, ça n'a carrément jamais existé).

C'est aussi la rencontre de deux sportifs, là aussi culte nord-américain, de deux mâles dominants ; mais aussi choc de deux cultures, l'une juive européenne, l'autre britannique très aristocrate. "Daniel Wilde" a une consonance clairement ashkénaze ; or, Tony Curtis était lui-même né sous le nom de Bernard Schwartz, d'une famille hongroise immigrée dans le Bronx. "Brett" sonne très Britannique et Sinclair presque français... à cet égard, on peut y voir un écho de l'histoire télévisuelle New-Yorkaise (ABC).

Cette série s'adressait aux p'tits mecs. Rien qu'avez le générique on savait de quoi ça retournait : De ce que tout petit garçon est censé rêver devenir. Un bel homme à l'abri du besoin, prodiguant même quelques largesses, jouissant des bords de mer et des jolies filles au volant d'un bolide. Voilà...

Danny Wilde, c'est le type du personnage classique du Valet, malin et un brin chanceux dans sa version post-révolutionnaire, valet actionnaire. Brett Sinclair, le type du Maître. Elevé sur les bords de la Tamise, étudiant à Oxford, sportif lui aussi, ayant servi dans la garde royale, qui aura fait sa fortune dans le milieu des courses et de la formule 1, milieux tous deux exclusivement aristocrate ou grand-bourgeois à cette époque. Ce sera de toute évidence le M. Loyal de l'affaire.

C'est dans la tradition comique la rencontre d'un arlequin et son maître, dans celle du cirque, d'un Auguste (Danny Wilde) et d'un clown blanc (Brett Sinclair). L'histoire personnelle des acteurs se superpose à celle des personnages de la fiction. Le casting à cet égard est parfait, qui réussit le coup-de-maître de réunir à la télévision l'inénarrable Joséphine de "Certains l'aiment chaud" (Some like it hot !) et "Le Saint" qui deviendra James Bond !

Ces images d'un épisode non existant, qui précèderait la série, sont un magnifique détournement d'archives qui donne à voir en résumé ce qui manque souvent aux héros de nos séries d'aujourd'hui, une épaisseur historique.

Il annonce également le contenu réel de la série, à savoir qu'ils vont opérer dans un milieu qu'ils connaissent bien, l'entre-soi des yachts, des casinos des côtes française, monégasque et italienne.

Outre la beauté de cette séquence, le rythme du montage et sa concision, à elle seule chef d'œuvre graphique, j'ai toujours été soufflé par ce tour de force de narration ramassée, selon moi plus grand générique de tous les temps.

Ce qu'on ne remarque pas tout de suite, c'est que les deux colonnes, rouge à gauche, bleu à droite, se réunissent pour laisser place à l'image de format cinématographique à l'exact point milieu du générique : 37 ème seconde pour 1' 08 ! On atteint au sublime.

Il serait juste de rendre hommage au compositeur John Barry, sans qui le générique de ne serait peut-être pas ce qu'il est, tant les images et la musique fonctionnent de l'une à l'autre, alors que la mélodie démarre sur un mode étonnamment nostalgique, donnée par une sorte de piano honky-tonk  évoquant plus l'atmosphère crépusculaire d'un cabaret enfumé que la geste des casinos sur la Riviera.

Hommage aussi aux voix françaises qui ont été magnifiquement choisies et dirigées aussi, on n'en parle jamais, et ce serait pourtant justice.  Voyez un épisode en V.O ; la voix de Michel Roux qui opère une alchimie rare avec le jeu de Tony Curtis semble manquer.

Voilà ce que je pouvais dire d'un générique des années 70, qui résonne encore encore chez chacun de nous, qui nous blottissions l'un contre l'autre pour regarder la télé, où nous revenions des hangars de paille la sueur au front et la soif au cœur, après avoir donné notre version champêtre des Mystères de l'Ouest, mais ça c'était entre quatorze et quinze heures... Il nous restait une bonne heure avant Amicalement Vôtre.

Bonus  : une séquence du premier épisode où le générique est repris (notez l'avion qui décolle au moment où les deux pilotes partent sur les chapeaux de roue !)

https://www.facebook.com/377233752350846/videos/927967593944123/

mardi 6 mai 2014

Lectures foisonnantes : 4 lectures à Paris de Rivillon, Doublet, Diderot, Grosse

Chers amis, 

Je vous invite à des lectures publiques et gratuites où j'officierai :

Il y en a 4 qui se suivent, vous avez donc le choix, alors suivez bien !


Autrefois Outrebois 
de Benoît Rivillon 
par mes soins
le Vendredi 23 mai à 19 h 30

Librairie Libre Ere 
111, bd Ménilmontant, 
75011 PARIS
Métros : Père-Lachaise (2) ou Rue St-Maur (3)


( Entrée libre Réservations 06 60  84 87 56)  


Puis  2 jours plus tard :

Tourmente à Cuba 
de Jean-Claude Grosse 
avec 
Marina Boudra
Moni Grego
Marc-Michel Georges
Elie Pressmann et Benoît Rivillon
Dimanche 25 mai 
à 18 h 00
Théâtre de l'Ellipse
43A, rue Servan
Paris XI ème
(4 invitations- Réservations 06 24 60 19 18)  


 le lendemain 

L'émergence d'une île 
1er texte de Lucie Doublet
Lundi 26 mai 
à 19 h 00
Théâtre de l'Ellipse
43A, rue Servan
Paris XI ème
Métro Rue St-Maur (3)
( Entrée libre - Réservations 06 60  84 87 56

Puis : 

La 4ème lecture
Diderot, pour tout savoir
Mardi 27 mai
à 19 h 00
avec les Ecrivains Associés du Théâtre
Frédéric Andrau, Estelle Bonnier-Bel Hadj et Benoît Rivillon

Le Grand Parquet

Les Jardins d'Éole
35 Rue d'Aubervilliers, 75018 Paris
(métros Stalingrad, Riquet, Marx Dormoy)
 (Entrée libre réservations 01 44 06 62 77)


Cet événement est sur facebook


mercredi 9 avril 2014

Souvenir d'un Don Carlo (concours littéraire de l'Opéra de Paris)

Je publie ma participation au concours littéraire de l'Opéra de Paris. Voici mon hommage aux acteurs lyriques, à la grandeur tragique de leurs personnages, à la mise-en-scène d'opéra et à ses lumières souvent fabuleuses.
Il est dédié à une scène que j'ai eu la chance de voir répétée puis chantée des dizaines de fois, devant moi, à quelques centimètres de moi. Etaient réunis cet homme que je trouve admirable, le baryton Ludovic Tézier et le ténor italien le sympathique Stefano Secco.


Où scintillent les Hommes
(réminiscence d'un Don Carlo)
 

Une onde, un flot sonore, comme une mer qui vient mourir sur les flancs de la prison. Un rideau s’ouvre sur le suintement des murs. Les violoncelles le disent qui transpirent eux aussi. Ce monde sans liberté est souterrain où les complots s’ourdissent. Une clarinette se rappelle à l’espoir de Carlo enchaîné. Nulle colombe, rien au soupirail. Un bleu nocturne le dispute à l’obscurité du drame. Qui donc allait advenir ? Verdi nous suggère qu’une dernière porte s’ouvre sur la nuit.


Devant l’huis sombre, colossal de douceur et de paix, le Marquis de Posa s’avance le long d’une raie de lumière et découvre son ami. Une dépouille. Un lambeau d’homme placé aux fers. Quel effroi. Que t’ont-ils fait ? La voix de l’ombre porte sa lumière de baryton. Le messager de la Flandre tend le bras. Il se prépare à ces déchirements dont on ne revient pas. Seules les cordes font vibrer l’air chaud. Le ténor a des inflexions douloureuses qui nous suspendent à son chant, à la fois larmes du présent et sourire des années passées ensemble. Cette ligne de crête fragile, la justesse d’un orchestre donné piano et la rondeur cristalline des deux voix, me laissent dans une sidération que je ne crus jamais éprouver.

Je me retourne un instant ; et alors que je me croyais seul au monde, créateur de cette scène, rêveur privilégié de cette histoire, pas un spectateur ne manque à l’appel : la salle de la Bastille se soulève d’une même poitrine. Nous sommes sublimés par le chant de liberté et de fraternité de Carlo et de Rodrigo, de Stefano Secco et Ludovic Tézier. Ils vivent sous nos yeux ce que vivent deux amis que la mort ou le devoir séparent un jour. Nous étions avec eux. Nous sommes eux.

À partir de ce moment, Ludovic qui chante Posa tient son ami Stefano qui chante Carlo par un long souffle qui jamais ne semble finir. «Il convient ici de nous dire…». Mais Posa ne trouve pas les mots, ou n’ose les prononcer. Son hésitation résonne comme un balbutiement d’éternité. Il ouvre par ce silence un dialogue, entre le chant de l’homme et le silence de dieu. Les cordes alors accompagnent ces paroles qui n’adviennent pas ; de celles qui contiennent l’amour de l’un pour l’autre. Il convient ici de se dire adieu. C’est dit.

Posa pose alors pas-à-pas, jusqu’à nous, chaque syllabe dans la lumière du couloir, en ce jour suprême. Ses harmoniques nous enveloppent. Comme seul il est possible à l’opéra, une bulle se forme autour de lui. Et c’est à ce moment-là du serment de Posa qu’un éclat nous replonge : un arquebusier caché. Plus jamais ils ne se reverront.

C’est le mot de l’Opéra, ça : Jamais. Giammài. Le tireur habile que Verdi a placé là prive Rodrigue de ses projets de paix, et Carlo de son meilleur ami. Carlo engeôlé le cajole encore, lui tient la tête, la lui caresse. Peut-être.

La terre se dérobe sous nos pieds. Ma voisine laisse tomber son programme. L’opéra se grave dans le cœur à faire entendre le souffle de chaque être. Angélique, abominable, vainqueur. Blessé, désespéré, amoureux…

Le Marquis de Posa redevenu Rodrigo, un temps si altier, redevenu à temps pauvre humain, accuse un effort haletant. Plus tout à fait vivant, pas encore éteint. La plus haute vibration de sa voix envahit soudain la salle : il faut sauver la Flandre. Le baryton se redresse, tremblant, halluciné, cherche le regard de son ami. Un «Ah !» abrupt, tranché dans son envol, ouvre sur le néant : douleur adamantine de qui perd la vie, il nous laisse au bord du précipice. «Ah !».

Sa grande résonance dans le vide me parvient encore aujourd’hui. La paix du sépulcre a vaincu, nous sommes orphelins, viva Verdi.




 2011, à Paris-Bastille.

Merci à mon ami Benito Pelegrín : c'est bien un arquebusier qui tire sur Rodrigo et non le "spadassin" qui a concouru, lequel n'aurait pas le bras assez long... car c'est ainsi que Verdi a annoté sa partition.

jeudi 30 janvier 2014

Le défi de L'Amour d'écrire en public. (27 janvier 2014)


Ma première participation à la soirée publique d'écriture s'est déroulée ce lundi 27 janvier 2014. Il y avait du beau monde, en tout anonymat, comme sur un nuage. Il est des instants de la vie qui sont comme ça. Fluides. Ouf... heureusement qu'il y en a.

"...un événement vraiment spectaculaire,
émouvant, frissonnant.." 
Matéi Visniec
La soirée parisienne L'Amour d'écrire en direct de Marc-Michel Georges en était à sa quarantième-et-unième édition. Nous avons eu l'honneur d'être observés par l'écrivain Matèi Visniec. J'ai rencontré des gens charmants et émus, parmi d'autres émouvants, comme Eric Dominique Mabille spectateur ému rencontré ce soir, ou encore Triboulet, vous savez, le poète punk...


Marc-Michel Georges dit MMG

J'ai eu envie de consigner mes textes à leur état brut, tels qu'ils sont sortis ce soir-là. Je vous préviens, c'est une totale improvisation où il vaut mieux ranger son ego au placard...






Alors les voici, sans correction aucune, ces petites fantaisies spontanées, d'inspiration quasi-automatique. Ils sont plus à dire qu'à lire, puisque l'exercice consiste à dire le texte encore chaud du four. 

Le premier est issu de cinq mots donnés par le public. 



Allô. Tablette. Philarmonique. Honte. Traduction

I.
Depuis quelques mesures enfin cet orchestre résonnait. Ces accords comme l'aboutissement de tout notre monde. La crème de ce que compte Paris, contributeurs contrits, mécènes à bout de souffle, huiles ; mais qu'est-ce qu'un Ministère sinon une variété d'huiles ? La crème apparaissait sous ses plus beaux atours ; la bâtisse tenait debout, vibrait en syntonie, et pendant ce temps, le petit Parisien à ses abords lançait un caillou devant lui. -Beethov en avait les larmes aux yeux-
Affairés, MM. les ambassadeurs sourdingues, et Mmes les gourgandines de haute-volée, plus épris d'architecture que de muse sonore étaient restés au buffet froid. Tout honte bue.
Mêmes les journalistes, penchés sur leurs tablettes, ignoraient les sublimes dialogues entre violons et clarinettes. Cette "Philarmonie" qui avait couté tant de sueur, tant de labeur, avait pour elle la traduction architecturale des œuvres qu'elle allait enfanter. 350M€ ! Allô ?

Le Titanic au dehors prenait eau de toute part, et comme toujours en pareil cas, les musiciens continuent de jouer !

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Le second exercice consistait à écrire à partir d'une personne 
issue du public. 
(Que ce monsieur, Joël, soit ici remercié)



II.
Daniel a eu un père admirable. Il l'admirait tant et tant qu'à la fin de lui même il ne restait plus rien. Qu'un enfant perdu derrière ses épais carreaux, trop gentil pour se battre, trop joyeux pour s'arrêter. Ses lunettes, il ne les nettoyait jamais. Pour que son soleil de père ne l'éblouisse pas trop. 
Petit espiègle il avait en tête d'amuser la galerie. Compter fleurette, c'était trop pour lui. Les minettes que Papa faisaient glisser jusqu'au bord de son lit il les photographiait par la serrure. 
Depuis que maman était partie, depuis que le travail avait volé le temps de son corps à l'usine Papa avait une soif... 
Alors le petit Daniel Kasynski qui rêvait aux photos de la Pologne, aux yeux bleus de sa grand-mère était devenu photographe. Les photos derrières ses optiques embuées donnent depuis des miracles de lumière.
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Le troisième défi consistait à écrire, 
toujours en cinq à sept minutes, 
un texte à partir d'un titre, donné par Marc-Michel.

III. "Petit boulot pour vieux clown"

Le maniement du balai se prête parfaitement à cet exercice, pour un vieil artiste de cirque. Jamais il ne l'a quitté ; que ce soit au travers des tournées que le grock a pu faire, d'abord en Suisse à toute vitesse, où toujours l'instrument fourbi d'une brosse de paille faisait son office, après chaque numéro, lorsque le public s'en fut parti ; mais aussi avant chaque numéro. Car pour qu'un numéro soit réussi il faut que l'espace soit propre. 
Clown, balayeur des nos esprits encombrés ; raidis par le sérieux de nos postures, bien engoncés, enfoncés, le sauveur de service. Alors reprendre du service... 
Quelle reconversion ? Rien que le changement dans la continuité. Tout est bon dans le cochon, l'artiste sait faire flèche de tout bois, faire un balai de toute flèche ; alors... parvenu à un certain âge emphytéotique, quand il ne reste plus qu'à dépoussiérer la dalle, un dernier tour de piste, qu'au moins la place soit nette et que le voyage soit drôle ! Mesdames et Messieurs, un très vieux clown, applaudissez le courage !


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La vidéo de Doris Streibl 

<iframe src="//player.vimeo.com/video/86135965?color=ff9933" width="500" height="281" frameborder="0" webkitallowfullscreen mozallowfullscreen allowfullscreen></iframe> <p><a href="http://vimeo.com/86135965">L'AMOUR D'ECRIRE EN DIRECT</a> from <a href="http://vimeo.com/user9377388">doris streibl</a> on <a href="https://vimeo.com">Vimeo</a>.</p>

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Merci au public du Pan Pier ce soir-là de m'avoir élu vainqueur, à égalité avec le triple champion de l'affaire, Nicolas Arnstam. Depuis, on m'écrit... et j'aime ça.




N. Arnstam en signature de sa pièce aux éditions Mandarines,
Tom. 

mardi 7 janvier 2014

Chers Enfants, Comme à tous les enfants du monde, je souhaite...




" Chers Enfants, 
Comme à tous les enfants du monde, je souhaite un bon voyage sur le chemin de l'école. Je vous écris d'Europe, de ces beaux pays où l'école a des droits et des moyens égaux à ceux donnés aux armées, où les Droits de l'Homme et de son expression sont érigés en principe. Des principes dont on vous parle peut-être en ces termes dans vos ouvrages d'école.

Nous de ce côté du monde, vous voyons par sentiers escarpés, par plaines desséchées, par vaux marécageux, aller vers votre avenir. Nous qui allons carrossés, pensons à vous, qui allez à pied. Et c'est vous qui êtes bienheureux, soyez-en sûrs. 

Au XX° siècle, notre côté du monde a tout industrialisé. Même le crime. 
Vous êtes à l'état bienheureux où l'homme dompte dignement la nature mais sans la plier ni l'insulter. Parce que vous avez les pieds sur le sol, nous qui sommes artificialisés et ne touchons plus terre, nous devrions vous porter un regard de compassion ? C'est comme si l'on montrait aux poules élevées en batteries que leurs congénères élevées en plein air doivent avoir bien froid. Des poules le croiraient. Pas des Hommes.

Faut-il à ce point qu'on veuille nous distraire de notre véritable condition ?

De ce côté du monde, les mamans attachent leur tout-petit aux poussettes qui les mènent, en roulant, chez une nourrice. Elles les y laissent chaque jour et partent gagner ce dont la nourrice a besoin pour vivre. Vos mamans ne feraient jamais ça ? 

De ce côté du monde, les enfants avalent le matin un bol de lait chauffé aux ondes électro-magnétiques. Bien sûr, leur maman les couve du regard. Ce lait vient d'une usine où des vaches sans cornes vivent, mangent, vèlent, et meurent. Pour qu'elles produisent plus et plus longtemps, on leur retire leur nouveau-né à la naissance-même, avant qu'elle ait pu le lécher, et ça, on ne le dit ni à nos enfants, ni à leurs mamans. Vous qui voyez encore naître des chevreaux et des veaux, vous ne feriez jamais ça ?

De ce côté du monde, nous avons industrialisé le vivant, graines et animaux, et nous nous nourrissons de mammifères et d'oiseaux malheureux dont nous ne respectons ni la naissance, ni les conditions de vie, ni les besoins.




Et nos enfants partent ainsi à l'école, souvent grognons, en bus, en train, en car, en métro, en voiture, en roulant, en râlant, le ventre satisfait, tandis que vous, vous marchez beaucoup, satisfaits d'arriver après de longs et durs chemins d'école. 

De ce côté du monde, nous passons de l'appartement au bus pour se rasseoir en classe ou au bureau. Votre corps est en mouvement. Le nôtre est à l'arrêt. Vous marchez, marchez, 
et en marchant vous apprenez. 


Ici, tout le monde roule, roule, mais il faut aller à pied jusqu'à la voiture, jusqu'au au métro, derrière ces monstres qui brûlent leur huile et nous en infectent les poumons et le sang un peu plus chaque matin que nous roulons. 

Chaque litre de pétrole brûlé ajoute à ce que nous appelons notre croissance, car de l'argent a été échangé. Chaque minute travaillée aboutit à quelques litres brûlés. On appelle ça la richesse d'un pays. Nous avons de drôles de mots quand vous croisez de drôles de zèbres.

Du coup, de notre côté, l'air est brun le matin. C'est le signe des pays qu'on dits riches. L'air brun.




Vous avez emporté contre vous le goûter, le repas qu'il faudra partager sur le chemin. Du pain que vos parents ont cuit hier, encore humide à l'intérieur, du fromage de votre brebis, une feuille de salade achetée au marché local. 

De notre côté du monde, les enfants vont à la cantine manger dans une salle blanche et propre mais bruyante comme une gare, où leur sera servi un repas équilibré. Une tomate, du pâté de porc ou de volaille, un cassoulet de saucisses et de haricots, un yaourt au caramel, une pomme. Quelle chance vous direz-vous. 

La pomme au cours de sa vie sur l'arbre n'a jamais vu la pluie. Elle a été arrosée cinq fois. Une fois pour tuer les mouches, les abeilles et autres insectes viennent butiner la fleur, l'insecticide. Une fois pour tuer les champignons, le fongicide. Une fois pour tuer les vers, un nématicide. Et lorsque la pomme est grosse, une autre fois pour tuer les oiseaux, un corvicide. Son pommier lui, boit une eau traitée par un herbicide, pour tuer les plantes qui poussent à l'ombre de tous les arbres. Tous ces produits aussi participent à notre richesse. La pomme chez nous est une meurtrière qui a déjà tué cinq fois. La pomme brillante et dodue, croquante et sucrée, porte les habits de la mort. Et nous qui n'avons pas loin à aller pour rouler jusqu'à l'école, sommes bien obligés de la manger. Vous ne feriez jamais ça ?



Il en va de même pour les tomates, les saucisses et le pâté. Je vous passe les détails de la vie des cochons. Ils vivent un peu comme nous en Europe. Les uns sur les autres, sans voir le soleil ni respirer l'air des prairies. Ils se dévorent entre eux alors on leur arrache les dents, et on leur coupe la petite queue en tire-bouchon. Ils sont traités comme la pomme, mais à renfort de vaccins et de piqûres aux antibiotiques pour ne pas que leurs atroces conditions de vie ne les achèvent avant qu'on les abatte. On vient à leur souhaiter d'être abattus au plus vite. Car il faut que leur viande malgré la non-vie qui règne autour de lui reste vendable et mangeable, entre l'école du matin et l'école de l'après-midi. Vous ne feriez jamais ça ?

Pour acheminer ces repas de ce côté du monde, il a fallu que des milliers de camions viennent d'une région pour la tomate, d'un autre pays pour les haricots, fassent des centaines de kilomètres de route et brûlent des milliers de litres encore pour arriver vers nos villes, à l'air si brun.

Le pâté la saucisse, si bien cuisinés, bien réchauffés, servis dans des assiettes relavées dix fois n'ont-ils pas alors un petit goût de métal, de pétrole, et de souffrance aussi ? 



Alors, de ce côté du monde, il nous reste à lever les yeux au ciel, ou dans nos urnes, pour espérer. Nos urnes funéraires comme nos urnes électorales. Quant au ciel, les avions laissent de telles traînées blanches que ce pourrait être de beaux dessins ; c'est du sulfate de baryum, censé empêcher l'atmosphère de se révolter contre toutes ces fumées que nous faisons depuis cent cinquante ans. L'empêcher de se réchauffer trop vite et par là, de dévaster vos campagnes par ses typhons et ouragans. 

Comme le bruit aurait remplacé la musique, la lutte contre la nature a remplacé l'harmonie avec elle. Elle gagnera sûrement à la fin. Ou nous perdrons très tôt. C'est au choix. Et nous vous emmènerons avec nous, qui n'y pouvez rien.


Vous respirez le grand air des pampas, des steppes, mais nous qui voyons le film de vos vies, on vous présente à nous comme des malheureux courageux. Courageux, dignes, oui. Malheureux, désorientés, non.

Car vous donnez du sens à votre équipée, vous voulez apprendre à lire et faire par vous-mêmes, et c'est ce qui donne la force à vos jambes d'avancer. Nous de notre côté, ne sommes pas sûrs d'avoir un travail après avoir appris un métier. Cela nous angoisse, et certains tombent dans la désespérance comme pour achever, eux aussi, au plus vite leur voyage. Ils sont 11 000 en France tous les ans. Je suis certain que vous ne feriez jamais ça.

Mais c'est en continuant de rouler carrossés vers l'école, de respirer l'air empoisonné des villes que de notre côté du monde nous continuons sans nous révolter à manger de la souffrance et de la mort. C'est ainsi que vos petits camarades vivent en Europe. Parce que ça rapporte de l'argent aux usines. Beaucoup d'argent. 

Vous vivez dehors, ils sont enfermés. Vous vivez à l'horizontale au village, ils vivent séparés par les étages. Vous partagez, ils ont un petit sachet individuel en aluminium plastifié qu'ils jettent à la poubelle.





Vous respirez l'air des lions et des girafes que vous frôlez de près. Ils partagent l'oxygène avec les moteurs sur les routes. Vous risquez votre vie sur le chemin. Ils risquent la leur en ayant, comme vous le soir, peur des loups.

Nous vous pleurons sur grand écran, et moi je vous envie. Votre dos à n'en pas douter sera plus robuste et vos jambes moins grasses que celles de nos enfants. Elles vous porteront loin et mieux. Vous resterez maîtres de vous-mêmes, car lorsque votre véhicule que vous rêvez d'avoir tombera en panne, vous ne souffrirez pas de son absence. Lorsque le pétrole viendra à manquer et sera trop cher même pour nous, vous saurez utiliser l'énergie des animaux et du sol. Vous retrouverez ce que nos enfants ne connaissent pas. Les éléments, la terre, votre climat. Vous nous verrez peut-être alors faire main basse sur vos plants et vos fruits, que nous ne savons pas cultiver. Nous ferions ça, soyez-en sûrs.




Vous avez comme tous les enfants du monde les nobles rêves d'aider la société des humains à avancer. Je les reconnais comme les miens. Mais si nous avons ici moins de distance à parcourir pour aller chercher de l'eau potable ou aller à l'école que vous, nous en avons peut-être autant que vous dans le temps d'une vie pour trouver à exercer un métier et avoir un logement. Nos enfants et nos parents et nous-mêmes avons quelque fois abouti des études passionnantes dans nos écoles, pour finir par occuper un poste répétitif de caissier ou de téléphoniste dans nos espèces d'usines modernes où le salaire minimum autorisé nous donne juste de quoi payer la location de notre sommeil sous son toit. Car nous sommes une dizaine de millions de personnes en Europe à n'avoir pas de maison. 

Notre chemin aussi est ardu. Je ne dis pas l'un plus que l'autre mais différent.


Gardez votre liberté de penser et d'agir. Faites comme ces paysans indiens qui ont refusé de faire pousser des graines qu'on leur offrait mais dont l'origine leur était inconnue. De grandes entreprises de chez nous ont ainsi piégé des millions de paysans dans le monde en leur donnant des graines stériles qui ne pouvaient être replantées mais seulement ré-achetées ; puis des produits maléfiques pour les sols car il font tout pousser, comme chez nous, même sans soleil. Ils durent les arroser tant et tant que leurs sources se sont taries. Vous ne feriez pas ça ?



L'école est le plus belle chose du monde. Trop d'enfants en sont éloignés ou privés, et surtout des filles. Trop d'enfants travaillent, on dit 100 millions, et certains petits nettoient les cuves des pétroliers qui acheminent notre liquide pour rouler. 

Faites en sorte, grâce à l'école, de garder un œil sur vos livres toujours ouverts, et un autre sur vos semences, vos sources, et votre terre. Soyez, s'il-vous-plaît libres et forts. Ne suivez pas notre exemple. Alors nous vous regarderons encore avec admiration, et bientôt avec envie.





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Cf. deux ouvrages documentaires. "Sur les chemins de l'école" de Pascal Plisson qui a résonné longtemps en moi. J'ai ensuite dévoré, lu et relu le livre tiré des entretiens de Coline Serreau, cette artiste polygraphe, avec des agronomes, des paysans érudits et altruistes.  



Ce livre est essentiel pour commencer de relier dans notre esprit ce qui d'ordinaire ne l'est pas : Les causes et les effets de notre alimentation sur les Hommes et sur la nature.

Sujet hautement tabou sur lequel nous fermons les yeux. Car c'est en effet à perdre la vue. 

Le documentaire "Sur Le chemin de l'école" a été montré aux enfants par des parents urbains soucieux de leur montrer en quoi ils étaient bien chanceux de ne pas faire ici tant de kilomètres pour aller à l'école. 


Télérama a écrit dans le même mouvement : "Le film n'insiste pas sur la dureté évidente de ces vies". S'il n'est pas faux de le dire au sujet du film, qui est remarquable, le commentaire est bien subjectif. Je m'inscris en désaccord profond avec cette vision ethno-centrée. Ce film aborde les questions d'égalité hommes-femmes, de handicap, de développement. Il nous montre surtout en creux l'inhumanité évidente de nos vies à nous.

Il faudrait dans l'idéal réaliser un contre-film, illustrant la vie de fou que peuvent vivre les enfants (et les adultes) des grandes métropoles européennes, américaines, chinoises ou japonaises. 



J'ai donc pensé m'adresser à ces enfants vu sur cet écran, en leur parlant des nôtres. (traducteurs d'espagnol, arabe et hindi, bienvenus)





































Plan International : me contacter pour un parrainage
Aide et Action : http://www.aide-et-action.org/




vendredi 6 décembre 2013

Ne pas s'assir, et sorteoir

Une amie m’a raconté une histoire qui m’a frappé.

En Sorbonne, dans les années 70, un  jury d’Agrégation de lettres recevait une jeune femme
venue passer son examen oral.


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Celle-ci s’approche de la table, et timide :


  • Je peux m’assir ? fit-elle au jury...
  • Non, mais vous pouvez sorteoir, lui répond le président.


Ce beau jeu de jambe dans la répartie a bien amusé les professeurs des facultés durant de nombreuses années, et aura effrayé aussi sûrement les étudiants, un peu plus qu’ils ne l’étaient déjà. L’impétrante a donc sortu.

Ces éminences parisiennes ne savaient pas que c’est ainsi qu’on parle au nord de Compiègne et jusqu’à Lille à une époque où pourtant les patois étaient plus vivaces qu’aujourd’hui. Tous ceux qui ont passé un oral le savent, le trac peut amener à des lapsus, des résurgences d’oralité usuelle, de culture ou d’origine personnelle.

Cela ne fait pas de ces candidats émotifs de mauvais éléments. Moi aussi, Picard, j’aurais pu faire ce lapsus...Dans notre histoire, cette jeune femme n’aurait jamais pu aller jusqu’à ce niveau d'études si elle n’avait pas connu la conjugaison des verbes usuels français.


Cette jeune fille qui aurait pu être ma mère était seulement d’origine paysanne et n’avait pas la modestie des puits de science qu’elle avait en face d’elle.


L’histoire ne dit pas si la demoiselle s’est représentée l’année d’après… Je ne le pense pas. Peut-être le cours de son existence a-t-il été modifié pour une langue qui a fourché. Mais l'histoire dit bien la morgue des pontes. Cela dit bien aussi que la peur du pauvre cultivé a plus de conséquences que la haine du riche ignorant.

Ce jour-là, ce sont eux... qui auraient dû sorteoir !